Traque à Sapatte : quand la prime devient un marché, la souveraineté devient une variable

ÉDITORIAL | Kervens Dorléus

La prime d’1 million de dollars promise pour Johnson « Izo » André n’est pas un simple avis de recherche : c’est un signal de bascule. On entre dans une logique où la capture d’un chef armé se traite comme une opération à rendement, alimentée par des programmes de récompense et des circuits de renseignement qui dépassent l’État haïtien.

Et la liste s’allonge : Jimmy Chérizier fait l’objet d’une récompense annoncée jusqu’à 5 millions de dollars.
Vitel’homme Innocent est visé par une récompense jusqu’à 2 millions de dollars.
Même des rapports onusiens documentent la présence d’autres noms dans cet écosystème de sanctions/récompenses, dont « Lanmo Sanjou ».

1) La prime ne paie pas la PNH : elle paie l’accès.
Dans l’opinion publique, on imagine la PNH recevant la récompense “par mérite”. En pratique, ces mécanismes rémunèrent surtout l’information décisive, la localisation, la filière de contact — pas forcément “l’agent qui menotte”. Résultat : ceux qui font la traque à sapatte restent exposés, pendant que la valeur financière circule ailleurs (informateurs, intermédiaires, partenaires).


2) Quand la traque devient “mercenaire”, le risque devient une industrie.
Dans ce contexte, l’idée d’une traque mercenaire n’est pas une fiction : elle devient une incitation structurelle. Les primes élevées + l’étiquette “menace transnationale” + la faiblesse logistique locale = un terrain idéal pour des acteurs privés qui vendent de la capture “clé en main”.
Le problème n’est pas seulement moral. Il est stratégique : dès que la capture se privatise, l’État perd le monopole du tempo, des méthodes et du “après”. Or plusieurs médias et agences ont rapporté des projets/présences de contractants liés à Erik Prince / Vectus Global en Haïti, précisément sur la promesse de reprendre du territoire et d’appuyer la sécurité.

3) Le paradoxe : un bandit “vaut” des millions, l’institution vaut quoi ?
On peut afficher 5M, 2M, 1M… mais si la PNH reste sous-dotée, c’est une architecture qui s’effondre :
* prime internationale (objectif : capture)
* institution locale fragile (réalité : tenir le terrain)
* contractants privés (tentation : remplacer au lieu de renforcer)


À terme, la capture d’un chef devient un trophée médiatique, pendant que la gouvernance sécuritaire devient externalisée.


Le vrai verrou : intégrer la prime au régalien
Si l’on veut éviter que la traque devienne un marché, il faut trois garde-fous :

  1. Canal officiel de coordination PNH–partenaires (qui sait quoi, quand, comment).
  2. Mécanisme transparent sur la destination/usage des fonds liés aux captures (même partiellement).
  3. Capacité post-capture (occupation durable, justice, démantèlement financier), sinon la prime ne fait que déplacer le problème.

La prime peut acheter une information.
Mais si la traque devient mercenaire, elle n’achète pas la paix : elle monétise le chaos.
— Kervens Dorléus RTI News

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