Constitution amendée : le texte ou le prétexte ?

La transition haïtienne traverse une phase où la Constitution du 29 mars 1987, telle qu’amendée en 2011, est devenue l’argument central de toutes les légitimités revendiquées.
Chacun l’invoque.
Peu l’appliquent dans son esprit.
La version amendée de 2011 a renforcé l’autonomie du pouvoir judiciaire, constitutionnalisé le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire et consolidé la séparation des pouvoirs. Elle n’a pas été pensée pour servir d’outil tactique dans une bataille politique prolongée. Elle a été conçue pour encadrer un État fonctionnel.
Or, la question fondamentale aujourd’hui n’est pas simplement : « Que dit l’article 149 ? »
La vraie question est : « Dans quel environnement institutionnel cet article peut-il réellement s’appliquer ? »
L’article 149 encadre la vacance présidentielle dans un ordre constitutionnel normal, avec des institutions opérationnelles et un calendrier électoral viable. Lorsque ces conditions sont absentes, l’application mécanique du texte devient problématique. On ne peut exiger d’un article qu’il produise des effets dans un cadre que lui-même suppose stable.
Dans ce contexte, deux mouvements apparaissent.
D’un côté, le CSPJ rappelle la neutralité des magistrats. Il protège l’institution contre toute instrumentalisation politique. De l’autre, la Cour insiste sur la primauté de la Constitution amendée. Elle refuse que la sortie de crise s’effectue en dehors du texte fondamental. Ces deux positions ne sont pas incompatibles. Elles révèlent une tension normale dans un État en recomposition. Mais le danger survient lorsque la Constitution devient un prétexte stratégique plutôt qu’une norme structurante.
La Constitution amendée ne peut pas être un outil sélectif : invoquée quand elle protège, ignorée quand elle contraint. Elle ne peut pas servir à légitimer un acteur aujourd’hui et à en délégitimer un autre demain selon l’évolution du rapport de force. Dans toute transition, le droit et la politique s’entrelacent. Mais lorsque la politique absorbe totalement le droit, la crédibilité institutionnelle s’effondre.
Le défi actuel n’est pas seulement de citer la Constitution.
Il est de restaurer les conditions qui permettent son application réelle.
Sans institutions stables, le texte devient incantation.
Sans respect des principes, l’amendement devient arme.
Haïti n’a pas besoin d’une Constitution brandie comme étendard.
Elle a besoin d’une Constitution appliquée avec cohérence.
—
Rev. Rudy Laurent

