Ne pas casser l’élan : la tentation dangereuse de la recomposition
Par Très Rév. Rudy Laurent
Pourquoi changer un gouvernement qui semble à peine démarrer en force ?
La question n’est pas émotionnelle. Elle est stratégique.
Depuis quelques semaines, une impression s’installe :
l’État, longtemps caduc, semble retrouver un minimum de cohérence. Les offensives contre les gangs s’intensifient. Un très jeune ministre du Commerce incarne un renouvellement générationnel. Des engagements internationaux réapparaissent. Le Conseil des ministres paraît fonctionner avec une certaine harmonie autour du Premier ministre.
L’impression dominante est claire :
* l’ombre paralysante du CPT constituait peut-être l’obstacle principal à l’efficacité gouvernementale.
Alors pourquoi interrompre cette dynamique ?
L’erreur classique des transitions haïtiennes
L’histoire politique haïtienne est marquée par un syndrome récurrent :
au moment où une structure commence à se stabiliser, la tentation surgit de recomposer pour « élargir ».
Mais élargir sans discipline, c’est diluer.
Inclure sans cadre, c’est fragiliser.
Partager sans pacte clair, c’est ouvrir la porte au sabotage interne.
La transition n’a pas besoin d’un banquet politique.
Elle a besoin de cohérence stratégique.
La bicephalie : équilibre ou paralysie ?
Certains invoquent la justice institutionnelle de la bicephalie, comme si l’équilibre formel garantissait la stabilité.
Mais en Haïti, la bicephalie n’a que rarement produit de l’équilibre.
Elle a produit :
* rivalité de légitimité
* compétition d’influence
* guerre silencieuse des réseaux
Si la disparition de cette friction a permis un redémarrage opérationnel, il faut avoir le courage de le reconnaître.
La tentation des « vautours politiques »
Pourquoi alors envisager de réintégrer des acteurs qui ont juré de ne jamais se soumettre ?
Des figures qui, hier encore, dénonçaient avec virulence ce qu’elles aspirent aujourd’hui à intégrer ?
Trois logiques expliquent cette tentation :
1) Neutraliser les adversaires par la cooptation
2) Se prémunir contre l’accusation d’exclusion
3) Assurer sa propre survie politique
Mais la cooptation peut contaminer.
L’élargissement peut affaiblir.
La survie peut coûter la cohérence.
Le risque n’est pas l’ouverture.
Le risque est l’ouverture sans garde-fou.
Le vrai débat : projet d’État ou partage de gâteau ?
En Haïti, le pouvoir est rarement perçu comme mission.
Il est souvent perçu comme accès.
Accès aux ressources.
Accès aux réseaux.
Accès aux protections.
Si l’élargissement répond davantage à une logique de partage qu’à une logique de consolidation institutionnelle, alors l’élan prometteur risque d’être brisé par l’intérieur.
Consolider avant de recomposer
Un gouvernement en transition doit choisir :
* Consolider son autorité et stabiliser l’appareil
ou
* Multiplier les alliances au prix de la discipline interne
L’histoire récente montre que les transitions haïtiennes échouent plus souvent par dilution que par excès de fermeté.
Si l’élan est réel, il doit être protégé.
Si l’autorité se reconstruit, elle ne doit pas être fragmentée.
Changer la dynamique aujourd’hui pourrait ne pas être un geste d’inclusion, mais une erreur stratégique majeure.
La stabilité ne naît pas du nombre d’alliés.
Elle naît de la clarté de direction.
Très Rév. Rudy Laurent
Leader spirituel et politique
Secteur Organisé de la Diaspora



