Haïti : La République du Même Bol

Par Cenat Jhon Kelly

Une métaphore qui décrit un système


L’expression « la République du même bol » n’est pas une simple formule. Elle décrit une réalité politique persistante : des acteurs qui s’affrontent publiquement, mais qui, en pratique, partagent les mêmes circuits d’opportunités.


Majorité, opposition, alliés de circonstance — tous semblent évoluer dans une même architecture de pouvoir où l’objectif central n’est pas la transformation institutionnelle, mais l’accès aux ressources.


Le conflit est visible.
Le partage est discret.


En Haïti, l’opposition politique n’est pas toujours une rupture idéologique. Elle fonctionne souvent comme une position stratégique dans la négociation du pouvoir.


Ce modèle repose sur :
* Le clientélisme (réseaux de loyauté personnelle),
* La captation de rentes publiques,
* Des alliances fluides construites autour de la distribution des postes et des contrats.


Ainsi, les acteurs politiques peuvent dénoncer le système tout en en bénéficiant. La confrontation publique masque une continuité structurelle.


La méfiance est devenue un réflexe national.
Elle traverse les partis, les institutions, les coalitions.


Comme dans un marché populaire où chaque marchande surveille l’autre tout en dépendant d’elle, la politique haïtienne fonctionne sur une coopération forcée et une concurrence permanente.


Personne ne fait confiance à personne, mais tout le monde reste à la table.


Un enfant né après 1990 n’a presque jamais connu :
* Une stabilité institutionnelle durable,
* Une alternance apaisée,
* Un espace public sécurisé.


Pour ceux qui n’ont jamais voyagé, il est difficile d’imaginer ce que signifie vivre dans un environnement où la sécurité et l’État de droit sont la norme.


La liberté reste un symbole historique, mais elle n’est pas une expérience quotidienne.


La référence à Dessalines et à l’indépendance est constante. Mais la liberté pour laquelle les fondateurs se sont battus était une souveraineté politique.


Aujourd’hui, la question est différente :


* Liberté face à l’insécurité,
* Liberté face à la pauvreté,
* Liberté face à la prédation politique.


Lorsque la liberté devient un slogan sans traduction institutionnelle, elle cesse d’être un projet collectif.


Un paradoxe s’impose : certains acteurs semblent à l’aise dans l’instabilité.


Pourquoi ?


Parce que le désordre crée des marges informelles, des négociations opaques, des opportunités discrétionnaires.


Un État fort impose des règles.
Un État faible offre des espaces.


Dans cette logique, la misère devient un environnement politique fonctionnel.


La « République du même bol » n’est pas un accident. Elle est le produit d’un système où le pouvoir est conçu comme accès à des opportunités, non comme responsabilité institutionnelle.


Tant que la politique restera structurée autour du partage plutôt que de la production de stabilité, la méfiance dominera.


La vraie rupture ne viendra pas d’un changement d’acteurs, mais d’un changement d’architecture.


La question demeure :
Haïti continuera-t-elle à partager le même bol, ou construira-t-elle enfin une table commune fondée sur la sécurité, la confiance et l’institution ?

Jhon Kelly Senat – RTI

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